Le jeu consiste à dire ce qu’on déteste le plus chez autrui : la malhonnêteté, la trahison, ou encore la cruauté, le sadisme, que sais-je encore, peut-être simplement le mensonge. Après quoi, il s’agit de s’approprier ces défauts rédhibitoires que nous traquons chez les autres : notre part d’ombre. En quoi suis-je moi-même malhonnête, en quoi suis-je un traître, cruel, sadique ou menteur. Pourquoi c’est important de reconnaître cette part d’ombre et pourquoi ça peut nous permettre de mieux vivre, voilà ce que nous explorons aujourd’hui.

La projection : une façon de voir la poutre dans l’œil du voisin

Nous sommes plus ou moins affectés par le regard et le jugement d’autrui. Les critiques nous blessent parfois. Le sentiment qui prévaut, très souvent, est celui de l’injustice, comme si ces critiques étaient des habits que l’on essayait de nous faire endosser. Nous convenons assez aisément, dans ces situations, qu’il s’agit d’une « projection », c’est-à-dire que l’auteur de ces remarques plus ou moins assassines, parle de lui davantage que de nous. Que, selon la parole biblique, il voit la paille dans notre œil mais non la poutre dans la sienne.

Et pourtant, nous continuons nous aussi, de notre côté, de dire à untel – ou de dire à propos d’untel – qu’il est comme ceci ou comme cela, qu’il fait ceci ou cela qui ne convient pas, etc.

Faire l’exercice de dire « je » dans les échanges avec autrui, pour dire comment nous vivons les situations, plutôt que d’accuser notre interlocuteur de mauvaises intentions est en réalité un exercice difficile. La communication non violente nous apprend pourtant qu’une façon plus paisible de régler les différends est de parler de soi et non de l’autre. Car dire « tu », c’est enfermer l’autre dans une catégorie et il y a fort à parier qu’il ne va pas se laisser faire tout comme, nous, nous trouvons ça injuste.

Mais c’est plus fort que nous. Et il y a fort à parier que ça le restera tant que nous ne reconnaîtrons pas effectivement cette part d’ombre que nous attribuons à autrui.

Un mécanisme puissant

Il s’agit en effet d’un mécanisme puissant. Le philosophe Jacob Rogozinski (Ils m’ont haï sans raison) l’a détecté – à grande échelle si j’ose dire – dans les grandes exterminations : la chasse aux sorcières aux XVIIe et XVIIIe siècles, la Terreur pendant la Révolution et les génocides nazis. Il y voit même une manifestation quasiment corporelle de la « terreur de ceux qui terrorisent », selon l’expression d’Engels. Les bourreaux, explique-t-il, pouvaient avoir le sentiment que ceux qu’ils pourchassaient menaçaient envahir jusqu’à leur corps. D’où un sentiment jusqu’au dégoût et à la répulsion qui nous est difficilement compréhensible pas mais qui, seul, peut expliquer la férocité inhumaine de leur comportement. Les juges étaient dégoûtés par les sorcières ou sorciers, tout comme nous pouvons l’être de la vermine dans notre appartement.

Nous n’en sommes pour l’écrasante majorité d’entre nous pas là, fort heureusement. Mais le mécanisme est le même : il s’agit bien d’une part de nous-même que nous attribuons à autrui et, si nous le jugeons durement, c’est bien que nous nous jugeons nous-mêmes tout aussi durement.

En quoi c’est gênant ?

« Eh quoi, me direz-vous, ce n’est plus possible de dire quoi que ce soit sur une personne : les gens ne sont pas parfaits et c’est parfois notre devoir que de les évaluer, parfois sévèrement ! Et ce n’est pas se montrer un bourreau, car il y a un monde entre dire quelque chose à quelqu’un et le trucider »

Oui, évidemment ! En même temps, c’est toute la différence entre « évaluer », sur des critères et des faits, c’est-à-dire dans des situations données et de façon circonscrite, et juger. Car juger, comme je l’ai écrit plus haut, ainsi d’ailleurs que nous pouvons le vivre quand nous en faisons nous-mêmes les frais, c’est enfermer l’autre de façon entière et définitive. « C’est un imbécile » suggère en effet qu’il est tout entier un imbécile, sans possibilité d’avoir des espaces où il se montre intelligent ni du temps pour pouvoir évoluer. Juger, spécialement en situation de management, c’est donc limiter notre regard et placer l’autre dans nos zones aveugles. C’est aussi avoir une vue tronquée de la réalité et nous amputer d’une partie de celle-ci, d’une partie de nos capacités d’ajustement.

Comment on en sort ?

Qui dit zone aveugle, dit difficulté à s’en rendre compte tout seul. Le regard ami est précieux en pareil cas, et c’est d’ailleurs une partie du métier des accompagnants, tels que coaches ou thérapeutes : être un miroir qui nous montre nos zones aveugles.

Après quoi, je dirais que la façon de s’en sortir ressemble à de la gymnastique. Tout comme une personne qui n’arriverait pas à toucher le sol avec ses mains sans plier les genoux doit faire des exercices d’assouplissement pour enfin y parvenir, de même, c’est par des espèces d’exercices d’assouplissement que nous mettons d’abord en conscience nos projections et que nous en prenons le contrôle.

Si je commence à prendre conscience qu’il y a en moi de la cruauté ou de la malhonnêteté, si peu que ce soit, et que d’ailleurs dans certaines situations particulières, cette cruauté et cette malhonnêteté peuvent m’être utiles, alors ces sentiments répugnants sortent de l’ombre et je peux me familiariser avec eux et prendre le contrôle sur eux. Ne plus les laisser « vivre » à mon insu et se manifester de façon inopinée sans que je réalise le mal que je suis capable de faire autour de moi.

Se réapproprier ses projections, se réapproprier sa part d’ombre, c’est donc à la fois augmenter sa connaissance de soi, mais aussi augmenter sa liberté en nous permettant d’agir selon un plus grand spectre de possibilité. D’agir parce que nous l’avons choisi et nous parce que nous nous laissons agir.

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