J’ai écrit ce manifeste pour afficher mes convictions et mon engagement qui donne un sens à mon activité chaque jour.

Le problème : l’évitement du conflit…

Je milite pour davantage de conflit dans les organisations ; davantage de conflit pour moins de violence.

Ce qui compte le plus au travail ou à la maison, pour la plupart des gens, c’est la bonne ambiance.

Au nom de la bonne ambiance et, plus généralement, au nom de la paix sociale, nous évitons le conflit. Ne pas faire de vagues, ne pas plomber l’ambiance, ne pas risquer de se fâcher et de rompre les relations, semblent être les commandements suprêmes dans les groupes.

Chaque fois que nous évitons le conflit, toutefois, nous laissons s’accumuler en nous le ressentiment et la frustration ; nous laissons les relations se dégrader, tout comme nous laissons se dégrader un jardin que nous n’entretenons pas et où nous laissons proliférer des espèces invasives.

Par une sorte de paresse qui nous pousse à remettre toujours à demain les discussions franches, nous laissons grossir ce qui va finalement avoir raison de nos amitiés et de la confiance que nous nous portions jusque-là les uns aux autres.

L’évitement du conflit conduit ainsi à des relations fausses et à une société toujours plus fragile. Au nom d’une pseudo-tolérance, nous laissons s’installer des malentendus sur ce qui nous relie les uns aux autres, jusqu’à ce qu’advienne une rupture inévitable.

Cette mécanique vaut pour les organisations, mais aussi pour la famille ou pour la société tout entière. C’est pourquoi il est urgent de réhabiliter la possibilité de nous confronter les uns aux autres, même au prix d’un peu moins de confort dans l’instant.

…et ceux qui le cultivent

Je ne souhaite pas jeter la pierre à ceux qui ne parviennent pas à oser le conflit ou à ceux qui sont sidérés par l’idée même de conflit. Ceux-là sont précisément ceux que je souhaite accompagner.

Mais je veux délibérément m’opposer à tous ceux qui empêchent l’émergence du conflit.

Ils appartiennent à deux groupes. D’une part, une certaine classe dirigeante qui voit dans tout conflit une menace pour leur position et qui choisit délibérément d’anesthésier les groupes qu’ils dirigent pour avoir le moins de problèmes possible.

D’autre part, des vendeurs de rêves qui se recrutent parmi les coachs, formateurs en développement personnel et autres conseillers, qui nous font croire que nous pouvons atteindre le nirvana de la relation et une harmonie sans nuage dans les équipes auxquelles nous appartenons ou même dans notre couple, en évitant tout conflit.

Les uns et les autres tendent, ce faisant, d’étendre leur emprise sur nous. Bien qu’ils n’en aient pas toujours conscience, ils accélèrent la dégénérescence de nos relations et de la cohésion des groupes, car ils bloquent les naturels processus de régulation entre nous.

D’illustres prédécesseurs

Le plus emblématique de ceux que je reconnais comme des exemples est d’abord, excusez du peu, le Mahatma Gandhi. Il a prôné la non-violence tout en menant un rude combat, sans jamais craindre de faire entendre sa voix. Il a montré qu’il y avait de la force ailleurs que dans la force. Romain Rolland, grand écrivain français qui fut son ami et qui a si bien raconté le début de l’aventure Gandhi, fut lui aussi de cette veine. Je le cite pour la très inspirante formule que je retiens de lui : « Le héros est celui qui fait ce qu’il peut, les autres ne le font pas.« 

Plus près de nous et moins connu, Charles Rojzman m’a beaucoup inspiré. Je dois au titre de l’un de ses ouvrages cette sorte de révélation qui m’anime désormais : Sortir de la violence par le conflit. Son œuvre réside principalement à faire se parler des gens qui se détestent tant, qu’ils ne veulent plus s’adresser la parole : au Rwanda entre Hutus et Tutsis, au Moyen-Orient entre Israéliens et Palestiniens, et j’en passe. Son ambition n’étant pas de les réconcilier, mais au moins qu’ils cessent de se considérer comme des monstres.

De telles personnes ont œuvré — et œuvrent encore — pour moins de violence dans le monde, mais, de surcroît, ils nous ouvrent de nouvelles perspectives pour nos interactions.

Réhabiliter le conflit

Je crois donc à la réhabilitation du conflit, plus qu’à une quelconque gestion de celui-ci, qui viserait à l’éliminer.

Cette réhabilitation passe par le même processus qui a permis aux sports de combat d’émerger, c’est-à-dire de devenir progressivement autre chose que des jeux violents, mais aussi quelque chose qui a une véritable valeur intrinsèque et qui favorise la rencontre entre des personnes apparemment opposées.

Le processus passe par un apprentissage, je dirais même une initiation, pour apprivoiser l’idée même du conflit, revisiter nos expériences malheureuses et douloureuses qui nous font confondre conflit et violence et nous font craindre toute confrontation. C’est par cette initiation que nous pouvons apprendre à ne plus éviter les conflits.

Le processus passe ensuite par l’établissement de règles du jeu, tout comme au judo ou à la boxe. Comme les conflits ont de véritables enjeux, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que ces règles soient établies et respectées une bonne fois pour toutes. Il s’agit davantage d’une culture du cadre, pour que nous apprenions collectivement à ne pas nous écharper avant de nous être mis d’accord sur la façon de le faire.

Enfin, le processus passe par cultiver des talents et des compétences, pour des conflits où, comme dans le sport, pourront compter des qualités telles que l’habileté, la lucidité, la finesse…

Au bout du compte, je formule le vœu d’une véritable culture du conflit, dans laquelle le fait de se confronter soit apprécié, dans laquelle les qualités des parties prenantes soient reconnues et appréciées et dans laquelle le respect mutuel pourrait advenir.

Ce manifeste a ainsi pour vocation de contribuer, même modestement, à l’avènement d’une telle culture du conflit où l’harmonie serait le produit d’une dynamique intense et non le simple endormissement de nos passions vitales.

Et je m’engage au côté de tous ceux qui veulent faire advenir cette nouvelle culture.

En savoir plus: https://www.lqc.fr/oser-le-conflit-eviter-la-violence

Voir la vidéo, pour ma conception du conflit: The big one — C’est quoi un conflit ?