Pendant dix ans, j’ai dirigé mon entreprise où tous les collaborateurs étaient en télétravail. Auparavant, dans le cadre de TutorObjects, startup dans la formation à distance, j’étais moi-même en télétravail par rapport à mon équipe basée à Amiens. Cette dernière expérience, mais première dans l’ordre chronologique, m’a appris le management à distance, l’autre comment pouvait fonctionner une équipe en télétravail.

Retour sur ces expériences en 5 points

1 – Oubliez tout ce que vous savez sur le télétravail

« C’est fou, j’ai plus de relations avec mes collègues maintenant que dans mon job précédent où j’étais dans le bureau d’à côté« , m’a un jour confié un collaborateur.

Oubliez donc d’abord que le télétravail est une chose à l’opposé que d’être tous dans un même immeuble, voire dans le même open space. Être à quelques mètres les uns des autres n’empêche pas d’être ailleurs. Ce n’est pas parce que mon bureau est face à celui de mon collègue que je ne joue pas au solitaire. Je ne sais pas plus ce que fait mon collègue dans le bureau d’à côté (et même s’il n’y a pas de cloison pour nous séparer) que s’il était dans sa salle à manger chez lui. Si je forçais le trait, je pourrais dire que l’open space est une cohabitation forcée quand le télétravail permet des relations choisies.

Pendant mon parcours, j’ai dû essuyer nombre de critiques sur le télétravail. Je les trouvais souvent stupides – peut-être parce que je me sentais remis en question – et je dirais aujourd’hui qu’elles étaient l’expression de préjugés.

  • « Tu ne peux pas contrôler ce que font les gens »
  • « On ne peut pas travailler en équipe »
  • « Je n’arriverais pas à travailler chez moi »

Autant d’opinons le plus souvent non vérifiées. J’examine les deux premières dans les paragraphes suivants. À propos de la troisième: ce n’est pas pareil d’imaginer ou même d’être confronté à cette situation occasionnellement que d’avoir à le faire quotidiennement dans un engagement vis-à-vis de votre employeur. Qui n’a pas, un jour, ramené du travail à la maison sans être capable de s’y mettre durant tout le week-end? Ce qui n’est pas une raison pour vous sentir inapte au télétravail. Il en est du télétravail comme d’une discipline: il faut s’y mettre, en effet, mais on peut prendre le pli.

2 – Le télétravail vous force à faire ce que vous devriez faire de toute façon

« Comment tu peux savoir si les gens travaillent réellement?« , me demandaient parfois certains pairs. Mais parce qu’ils font le travail prévu, pouvais-je leur répondre. Autrement dit parce qu’ils étaient managés.

Loin de moi l’idée de vous faire croire que je suis un manager irréprochable. Mais je suis convaincu que si les personnes sous ma responsabilité manquent de travail, alors c’est que je n’ai pas fait le mien. Il peut s’agir de fixer des tâches précises et d’en vérifier la bonne fin avec un débutant; de planifier et être rassuré sur l’avancement d’un projet avec une personne plus qualifiée; ou bien d’être informé de simples indicateurs avec une personne à qui l’on délègue. Le point important est que si vous avez besoin de vérifier le comportement de la personne:

  1. vous jugez le comportement à l’aune de vos propres représentations et non le travail réellement accompli, ce qui est le point important pour l’entreprise. Vous favorisez les bons acteurs et le présentéisme au détriment de la qualité.
  2. les collaborateurs sont dans une « zone d’incertitude », au sens de Crozier, autrement dit un flou qui leur permet surtout d’économiser leur énergie – sans doute l’objectif le mieux partagé dans l’espèce humaine – plutôt que de servir les intérêts de l’organisation.

Il ne s’agit donc pas d’un obstacle au télétravail mais d’un défaut de management. Incidemment, cela a souvent pour conséquence la situation où « le gestionnaire manque de temps et le collaborateur de travail », ainsi que le dit Guy Pelletier dans un article sur la façon dont les personnes s’arrangent pour donner du boulot à leur patron (Voir l’article sur le sujet)

3 – Concrètement, un exemple de mise en oeuvre

Dans mon entreprise de développement de logiciel – qui est, il est vrai, une activité propice au télétravail – voilà comment nous étions organisés…

Tous les matins, une réunion d’équipe d’un quart d’heure environ…

Nous avons varié les plaisirs. Ce qui m’a appris qu’il n’y a pas d’organisation parfaite car toute organisation finit par lasser les intéressés. L’esprit cependant était de répondre à deux questions: comment je vais ce matin et de quoi j’ai besoin aujourd’hui. Cette réunion faisait office de temps de « bonjour, bonjour » mais de façon formalisée.

D’une façon générale, le télétravail oblige à passer de l’implicite à l’explicite. Faisant voir au passage l’intérêt qu’il y aurait à le faire, même en restant en travail en présence.

Deux écrans: un pour le travail, un pour l’équipe

Peut-être parce que j’ai été dans la marine, où l’on dit: une main pour soi, une main pour le bateau. La technologie permet facilement de brancher deux écrans sur un ordinateur.

Parce qu’on est seul chez soi, parce que l’équipe est malgré tout assez loin, il importe de renforcer sa présence au travers des outils numériques. Des outils de discussion comme Skype par exemple. Lequel permet d’avoir des fenêtres dédiées. L’une s’appelait « La machine à café ». Fenêtre destinée à recevoir le babillage, les blagues, les « je vais chercher ma fille à l’école, retour dans 15 minutes ». Avec tout un jargon qui s’est forgé au fil du temps, comme « b », pour dire « back… Je suis de retour »; ou « wb » pour « welcome back ».

Une autre fenêtre était intitulée: « Sujets techniques, demande d’aide », pour faire écho à l’interdiction dans l’entreprise de rester bloqué sur un problème plus de une demi-heure sans, au moins, en parler à quelqu’un. Avec l’idée très simple que c’est en expliquant son problème à autrui qu’on trouve soi-même la solution.

Chacun avait la possibilité de mettre sous silence la machine à café pour s’isoler, mais non la conversation de demande d’aide.

Travail en binôme

Bien que ça n’ait finalement pas été la règle générale, les développeurs ont pu travailler en binôme, grâce aux outils de prise de contrôle ou de visualisation de poste et de conversation en ligne. Ceci leur permettant d’être dans la situation de travailler l’un à côté de l’autre. Soit pour expliquer ou former, soit carrément pour travailler ensemble sur un sujet pointu.

Une réunion physique une fois par mois

Nous nous retrouvions une fois par mois « en vrai », soit pour une demi-journée, soit pour une journée complète. Lors de ce moment, nous en profitions pour parler de qui nous étions, comment nous fonctionnions, sur le principe d’un séminaire permanent. Chacun pouvait proposer un thème, depuis un exposé sur un sujet technique jusqu’au mode de fonctionnement de l’équipe. Parfois un intervenant venait nous aider à réfléchir ou nous faire progresser. Ce moment était aussi l’occasion de passer du temps ensemble, tout simplement.

4 – Il faut de la chair et du sang, il faut de la présence

En effet, le télétravail met en évidence qu’une relation saine passe par de la vraie rencontre. Pas seulement une rencontre virtuelle mais une rencontre de chair et de sang. Car, oui, ce n’est pas la même chose. Je peux ainsi donner l’impression de donner raison à certaines objections au télétravail. Ce serait le cas si j’observais que le travail en présence est souvent – ou même régulièrement – l’occasion de vraies rencontres.

La vraie rencontre nécessite autre chose que d’être réunis dans le même espace géographique. Elle nécessite aussi que le temps soit dédié à cela et qu’on puisse aussi s’interroger sur notre relation. Comment je te vois, comment tu me vois. En un mot une forme d’intimité. Sinon, à quoi bon être proche? J’ai pu mesurer à quel point ce sujet pouvait être sensible lorsque j’ai écrit mon article sur l’intimité en entreprise, mais n’est-ce pas paradoxal de vouloir de la proximité sans aucune forme d’intimité? À moins que ça ne soit, dans l’esprit du manager, de l’intimité à sens unique: je veux tout savoir sur toi et ne rien laisser transparaître de moi. Autrement dit de l’abus.

5 – Les vrais inconvénients du télétravail

Je parle au pluriel mais je pense qu’il y a un seul véritable inconvénient au télétravail: la solitude. Chez soi, seul, toute la journée n’est pas toujours une chose facile à vivre malgré les avantages. Encore est-ce à relativiser. D’abord parce qu’on peut vivre de la solitude aussi dans une organisation classique, même entourés de collègues et que, par ailleurs, il vaut mieux parfois vivre de la solitude que les inconvénients de la cohabitation forcée.

J’imagine ensuite que télétravail ne veut pas nécessairement dire « chez soi » mais aussi dans un espace partagé avec d’autres personnes. Je n’ai pas d’expérience sur le sujet.

Conclusion: c’est quand la mer baisse qu’on voit les cailloux

Les cailloux, c’est-à-dire les écueils, c’est-à-dire encore les fragilités de notre entreprise. Ne nions pas que le télétravail met à l’épreuve l’organisation. Mais cette épreuve est une occasion inespérée de repérer ce que, collectivement, nous pouvons améliorer dans l’entreprise.

Le télétravail n’est certes pas adapté à toutes les situations. Difficile d’ouvrir une boutique en télétravail. Le télétravail demande également une certaine maturité. J’ai ainsi la représentation qu’il n’est pas tout à fait adapté pour des personnes en tout début de carrière qui ont non seulement besoin d’apprendre leur métier, mais aussi les codes de l’entreprise et tout le savoir-être du monde du travail.

Pour le reste, les contre-arguments au télétravail me semblent porter à faux. Il s’agit davantage de défauts de l’organisation et du management, plutôt que de véritables raisons de ne pas laisser les gens travailler chez eux. Travailler et emmener les enfants à l’école, recevoir un livreur ou le réparateur de la box Internet. Autant de tâches horriblement compliquées par l’éloignement du travailleur et qu’il va en fait gérer depuis son téléphone avec une dépense d’énergie incomparablement plus grande que s’il avait été sur place. Sans parler du temps passé dans les transports, énergie gaspillée en pure perte.

Ensuite, vous pouvez penser que les gens sont irresponsables, incapables d’autonomie, prêts à vous gruger de toute façon: il vaut mieux dans ce cas trouver un autre métier qu’employeur, vous allez y perdre votre santé.