Cela commence par un ciel bleu, un beau ciel bleu d’octobre, alors que l’automne tarde à venir; un bleu pur immaculé, éternel… Un ciel qui, n’étaient les trainées des avions, se trouve tel qu’il était depuis le début de l’humanité. Pourtant, à n’en pas douter, un homme d’antan – disons par exemple un romain d’il y a 2000 ans – n’aurait pas utilisé les mêmes mots que moi. En premier chef parce que, à Rome, le mot « bleu » n’existait pas (1). Au delà de l’étonnement et de cette réalité que la perception des couleurs est chose culturelle, nous réalisons également que les couleurs « pures », les à-plats de couleur sont chose moderne. Au temps de César, pas de publicités sur fond rouge ou orange; pas d’affiches politiques bleues, roses ou vertes; les habits mêmes ne sont colorés que chez les personnages très importants. Et, parce que leur univers est plus proche de la nature, plus proche des choses organiques que des objets manufacturés, leur vision est différente de la nôtre. Au fond, la couleur a moins d’importance que la texture, le grain, le toucher. C’est ainsi qu’en Afrique, on parle encore de couleur humide ou sèche, concepts étranges pour l’être occidental.

La couleur franche est d’abord une couleur débarrassée de ses nuances. Et nous y sommes si habitués que le ciel lui-même nous apparaît uniforme en ce beau jour d’octobre. L’ancien, l’indigène, le sauvage ne songerait sans doute pas à le dire bleu, si tant est qu’il possède ce mot, parce que l’intérêt pour lui n’est point tant sa tonalité que ses nuances; tout comme il ne dira pas la forêt « verte » là où il voit un monde de variétés; tout comme l’esquimau ne voit pas la « glace » mais l’un de ses avatars, ainsi que le rapporte Georges Perec dans « Penser/classer » quand il s’étonne du nombre de mots pour les différentes sortes de glace dans la langue indigène, sans aucun mot pour « glace ». Les nuances mais non le générique.

C’est ainsi que nous voyons, dans le domaine de la couleur, l’âme moderne en action, qui supprime les nuances, qui uniformise; on dira aussi bien, qui standardise, régule, aligne. Nous y gagnons un éclat sans précédent, au prix sans doute d’une perte de sensibilité.

Cette tendance en action, observée dans le domaine de la couleur, a son pareil dans de nombreux domaines: celui de la médecine, à qui nous devons du confort, de l’allongement de la durée de la vie (et encore, il paraîtrait que nous n’avons encore rien vu de ce point de vue): il a bien été question en médecine d’éradiquer les grandes maladies, comme la peste ou le choléra. Je ne saurais guère m’en plaindre ni regretter la peste noire qui tua entre 30 et 50% de la population française au Moyen-Âge, mais je m’attache ici à repérer une intention dans des domaines variés; dans l’agriculture avec les techniques intensives visant à se débarrasser définitivement des « nuisibles » ou des maladies; la sécurité et le principe de précaution pour annihiler le risque; éliminer le chômage, éliminer les accidents d’automobile et les accidents du travail; les politiques s’écharpent pour savoir s’il faut éliminer la pollution ou les contraintes réglementaires, éliminer les riches ou les pauvres, etc.

Même les nouveaux services des entreprises offrent souvent du « moins »: moins de temps passé, moins d’argent dépensé, dessinant la perspective d’un idéal qui serait le rien; ou à tout le moins, un monde débarrassé de tout ce qui est négatif. Et pour ce faire, s’efforcent d’optimiser leurs processus, par l’élimination des surcoûts, des gaspillages. Car l’innovation est aussi destructrice. Et j’entends que, bientôt, l’impression 3D va changer les métiers de l’orfèvrerie; comme ont changé, me dit la représentante de la société spécialisée, les métiers des soyeux, de la cotonnade et, aurait-elle pu rajouter, les métiers de l’imprimerie, nombre de métiers l’industrie,… La liste est sans fin. Et puisque c’est normal, pourquoi s’en émouvoir davantage que de la disparition du dodo de Madagascar, du lion du Cap ou de l’ours polaire.

De bonnes intentions bien souvent mais dont les conséquences sont du côté de la perte. Perte de variété, perte de sensibilité mais aussi perte de résilience, par méconnaissance de la nature complexe du monde et de l’interdépendance entre toutes ces composantes. De bonnes intentions, multipliées par le gigantisme des moyens actuels, qui pavent le chemin incertain de la modernité.

(1) Voir à ce propos le passionnant livre de Michel Pastoureau: « Bleu, Histoire d’une couleur » – Points Seuil