Un conte indien, merveilleusement rapporté par H. Gougaud, raconte l’histoire d’un arbre fantastique qui abreuvait une plaine aride de ses bienfaits…

Ses fruits surtout, abondants et appétissants en toute saison. Malheureusement, personne n’osait y toucher parce que la moitié d’entre eux, portés par l’une des deux branches maîtresses, étaient comestibles et l’autre moitié, portés par l’autre branche, empoisonnés et que personne ne savait à quelle branche cueillir les bons fruits pour jouir de l’abondance de l’arbre. Il advint qu’un fou ou un innocent en certaine circonstance de famine goûta un fruit, en réchappa et indiqua ainsi à tous la branche porteuse des bons fruits. Le conte se termine alors que, les hommes ayant voulu définitivement éradiquer le danger que représentaient les fruits empoisonnés, ils coupèrent la branche mauvaise et… tuèrent l’arbre.

J’entends dans cette histoire deux choses: d’abord, toute nourriture nécessite pour être gagnée, qu’elle soit terrestre ou spirituelle, un peu de discernement, du bon et du mauvais, du bien et du mal et que ce discernement est la perte de l’innocence. Au fond, la Genèse ne dit pas autre chose; se nourrir – manger la pomme, grandir, exister enfin, ne va pas sans discernement, responsabilité et souffrance (souffrance n’est pas malheur). Ensuite que la responsabilité qui découle du discernement se porte dans le temps et qu’il n’est aucun moyen de s’en débarrasser sans grave incidence.

Le véritable ennemi n’est ainsi ni le bien ni le mal, ni le bon ni le mauvais, mais le définitif ou la tentation de la solution définitive, à l’instar de celle de sinistre mémoire, la solution finale. Celle-ci, monstrueuse, ne doit pas masquer par son horreur, les tentations toujours vivaces de régler des problèmes définitivement, d’éradiquer, de supprimer, de faire disparaître à jamais, dans tous les domaines, même lorsque les causes semblent justes.

Ainsi à différents niveaux, le désir d’éliminer une maladie, de préserver un enfant d’un secret de famille, de se débarasser d’un régime politique malfaisant; l’enfer est pavé de bonnes intentions définitives… Ainsi dans cette bataille toujours recommencée entre la foi et la raison; d’un côté, l’inquisition, la croisade, le djihad, tous oublieux que la chute de la bête, quelle qu’elle soit et quelle que soit la façon dont nous la concevons, n’adviendra qu’à la fin des temps d’après le message même des livres saints qui inspirent ces volontés définitives… De l’autre, un cri – Dieu est mort! – slogan de la condamnation de tout ce qui n’est pas laïc et qui sert d’axiome à tous les raisonnements contre la foi; lesquels raisonnements, biaisés dès le départ sont censés servir une sorte d’athéisme militant, alors qu’ils tournent en boucle pour bêtement revenir à leur point de départ…

On a d’ailleurs tort de croire que l’athéisme est du côté de la raison; Simone Weil dans « la Pesanteur et la Grâce » en fait une démarche spirituelle très pure, dénuée d’un vil espoir dicté par la peur de la mort; l’athéisme est religion sans dieu. Un auteur récent – M. Onfray – au contraire, fait de « l’athéologie » une sorte de croisade anti-religieuse et de barrière contre tous les méfaits qu’ont pu faire les religions et leurs servants: tentative de solution définitive. Certes, les porteurs du message religieux ont trop souvent été porteur de la folie humaine; croit-il cependant éliminer la folie en éliminant les fous? Sur un critère idéologique qui n’a rien à voir avec cette folie?

Sur l’arbre de l’esprit humain, deux branches maîtresses, portant chacun des fruits; ces branches ont pour nom foi et raison; il arrive que les fruits d’une branche soient empoisonnés aux hommes qui vivent autour de l’arbre. Mais qu’ils coupent la branche coupable et l’arbre se meurt… L’indécision initiale de l’histoire sur la branche qui donne les bons fruits vient d’ailleurs qu’elle n’est pas toujours la même dans le temps… Notre destin est donc de croquer la pomme au risque de notre vie, au risque de notre innocence; et de définitivement renoncer au définitif.