Deux discours: d’un côté, la violence – du moins la violence physique extrême – diminue dans le monde; d’un autre côté, la violence en entreprise est de plus en plus manifeste, avec son cortège de harcèlements, maltraitances et les conséquences qui s’ensuivent, telles le burn-out. Et si l’un et l’autre étaient corrélés et l’entreprise – les organisations en général – était le lieu où la violence est canalisée, plus ou moins imparfaitement? Le lieu où, par une sorte d’alchimie, on avait la possibilité de filtrer la violence.

La violence diminue dans le monde, vraiment?

Steven Pinker, dans son ouvrage – La part d’ange en nous. histoire de la violence et de son déclin – évalue chiffres à l’appui la baisse de la violence dans le monde. Encore faut-il entendre la violence au sens premier de violence physique et non, comme c’est souvent le cas sur ce site, de façon étendue avec les autres formes de violence psychologique. De moins en moins de morts dans le monde, malgré l’image que peuvent nous en donner les actualités.

Evolution du taux d'homicide en Europe depuis le Moyen-Age L’ouvrage commence par démolir la thèse selon laquelle les peuples premiers vivaient en harmonie avec la nature et avec leurs congénères. Jared Diamond, dans Le monde jusqu’à hier, dit la même chose: même à coups de sagaies, les premiers hommes n’y allaient pas de main morte. Ils compensaient le manque d’efficacité de leurs armes par des expéditions d’extermination des villages adverses, pour atteindre – évidemment en proportion – des taux de mortalité dix fois ou cent fois plus élevés que dans nos sociétés.

Depuis ces peuples premiers, les taux d’homicide, ainsi que le montrent les diagrammes ci-contre (source: http://www.mercialfred.com) ont continué à diminuer à la fois sur le long terme historique, mais aussi dans un passé plus récent.

Taux d'homicide pour 100000 personnes au XXIème siècle Notre intuition nous dit pourtant plutôt le contraire. Que le monde est moins sûr, que le terrorisme, les tueries de masse augmentent. C’est d’une part que ce sont des manifestations spectaculaires qui masquent la baisse réelle de mortalité et qui jouent sur l’autre facteur d’explication: nous devenons de plus en plus intolérant à la violence.

Cette violence-là, mais aussi toutes les autres, à commencer par les abus faits aux femmes, ainsi qu’en témoigne la libération de la parole avec les récentes campagnes.

L’entreprise, un monde à part?

« La violence au travail non seulement s’intensifie, mais touche désormais toute la ligne hiérarchique. Multiforme, elle pénètre tous les secteurs d’activité, du monde de l’entreprise aux établissements scolaires. » titrait le journal Les Echos, voici déjà quelques années. Comme si la violence en entreprise suivait une courbe inverse à la courbe générale de la violence physique (quand je dis « en entreprise », j’entends toutes les formes d’entreprises, aussi bien les sociétés commerciales que les associations – qui ne sont pas exemptes, loin s’en faut, de difficultés relationnelles).

Je forme le postulat que, au contraire, l’entreprise canalise la violence et contribue à sa diminution, je dirais même, à sa domestication.

La première fois que le mot entreprise a été utilisé – j’en parle largement dans mon ouvrage Se nourrir de l’incertitude pour entreprendre – c’est pour l’expédition de Christophe Colomb, L’entreprise des Indes. Laquelle expédition s’est terminée par les massacres des populations locales. D’autres entreprises l’avaient précédée, avec les croisades qui furent aussi de grandes tueries. Nous n’en sommes plus là, fort heureusement.

L’entreprise est d’abord une énergie, l’énergie d’entreprendre, qui, dépensée dans un projet constructif, n’est plus disponible pour nuire à l’autre. Certes, il y a de la compétition, certes, il y a des rivalités et force est de constater que, oui, il subsiste de grandes violences dans les organisations. Néanmoins, je crois qu’il s’agit du produit d’un défaut de fonctionnement, comme un filtre encrassé qui ne ferait pas ou plus correctement son travail.

L’entreprise est un mode d’expression de l’agressivité – au sens latin du terme d’aller vers –, elle met en scène, en effet, du combat, de la compétition, ce qui ne signifie pas obligatoirement de la violence, laquelle implique un abus.

En ce sens, l’entreprise permet à nos énergies potentiellement destructrices de se dissiper dans des actions non violentes. Toute entreprise a donc ce sens possible, à condition qu’il ne soit pas refusé, de participer à la dissipation des énergies de violences, au travers d’un fonctionnement fluide, qui traverse les inévitables – mais aussi nécessaires – conflits qui apparaissent. Car le conflit, dans le sens d’expression des désaccords, est la matière première de la progression de l’entreprise.Le sens de l’entreprise se définit par une alchimie: au dirigeant et au collectif qu’il dirige et anime de décider que faire de cette matière première: de l’or de l’intelligence collectif; du plomb de la violence.

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