L’action constante

Au premier étage de sa maison, non loin d’Orléans, Jean-Marie a une étagère réservée à ses ouvrages, sept ou huit mètres linéaires. Quarante livres traduits en de multiples langues, dont « La stratégie de l’action non violente » en polonais qui a circulé sous le manteau en Pologne et a été la bible de Solidarność. Sept ou huit mètres pour une cinquantaine d’années au service de la non-violence. Tout commence pendant son service militaire, alors qu’il a décidé d’être officier de réserve – pour avoir une capacité d’action, dit-il. Il arrive en Algérie à la fin de la guerre et observe, selon son expression, les résultats catastrophiques de la guerre. Sa demande de servir comme objecteur de conscience lui étant refusée, il va renvoyer son livret militaire, être présenté à un tribunal et écoper d’une condamnation. Voilà qui scelle son destin. Il s’intéresse aux grandes figures de la non-violence, Gandhi, Martin Luther King, se nourrit de ses propres racines chrétiennes et de sa foi et se trouve engagé, par des conférences qu’on lui demande et, bientôt, par des actions qu’il entreprend, notamment des grèves de la faim dans les années 70, particulièrement en 1978 sur le plateau du Larzac. Nous sommes très peu à écrire sur la non-violence, dit-il. Pourtant les mouvements violents, comme l’ont été par exemple les black panthers aux Etats-Unis, s’essoufflent inévitablement : ils sont vite confrontés à la répression de la puissance publique, avec l’assentiment de l’opinion publique. Mais nous sommes, dit-il, une société où certaine forme de violence est acceptée. D’où son dernier livre, La violence juste n’existe pas [1]. Sept ou huit mètres d’inlassable action non-violente, depuis sa maison dans le Loiret, avec sa femme Hélène Roussier, engagée à ses côtés et dans le domaine de l’éducation, en particulier en Afrique, qu’il a épousée parce que, dit-elle, elle était la seule à lui tenir tête. Comme il tient tête lui-même aujourd’hui au temps qui passe, la foi au cœur, constant comme il l’a toujours été, notamment face à ceux qui désespéraient de la non-violence ou qui prétendaient que « ça ne marche pas ». Preuve que ça marche, une marche justement, celle du sel, menée par Gandhi en 1930 et à laquelle il a consacré un ouvrage, un de ses quarante ouvrages, un petit morceau des sept ou huit mètres linéaires de sa bibliothèque, un morceau de l’action constante de sa vie entière.

[1] La violence juste n’existe pas, Éditions du Relié, Paris 2017

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