Sortir de la violence par le conflit [1] est un ouvrage de Charles Rojzman, inventeur de la thérapie sociale et qui parcourt le monde pour créer, là où c’est le plus nécessaire, une « vraie fraternité »: au Rwanda, en Israël-Palestine, dans les banlieues, en Amérique du sud, etc. Par « vraie fraternité », il entend un lien qui unit tous les hommes, quels qu’ils soient et non un regroupement selon des affinités de pensée car, dans ce dernier cas, il n’y a de fraternité qu’au détriment d’une autre partie de l’humanité. Ce qui signifie que la vraie fraternité n’est pas un lieu d’absence de désaccord, de confrontation, de conflit mais, au contraire, un lieu où ces choses sont possibles. Sans doute la remarque d’un participant à l’une de ses sessions entre israéliens et palestiniens illustre-t-elle le mieux les objectifs de la thérapie sociale: « Vous êtes toujours mes ennemis, mais vous n’êtes plus des monstres. »

J’ai remarqué quant à moi que, lorsqu’on interroge les gens sur leur travail, certaines réponses sont très fréquentes: « ça va, ça se passe bien, il y a une bonne ambiance »; ou, au contraire: « ne m’en parle pas, l’ambiance est pourrie en ce moment au bureau ». C’est dire que l’axe de l’ambiance au travail porte un marqueur fort de bien-être au travail. Prenant le temps de creuser la réponse, je comprends souvent que la mauvaise ambiance est associée à l’existence de conflits dans l’organisation, tandis que la bonne ambiance serait permise par l’absence de ces mêmes conflits.

Or les organisations ont besoin de conflits pour fonctionner. Non pas des conflits violents mais des confrontations de points de vue différents avec la capacité des protagonistes à les défendre, voire à se battre pour les faire valoir. « La vérité est au fonds du puits », disaient les anciens, « seule la controverse peut l’en faire émerger » [2]. Sans conflits, l’organisation est comme un véhicule fou sans protection en cas d’erreur du conducteur. Ce qui justifie d’une façon originale le proverbe: « tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Plus vite parce que les conflits, il faut le reconnaître, ralentissent les processus de décision; plus loin parce que, faute de conflit, on rentre tôt ou tard dans un mur.

Puisque le conflit est nécessaire, alors il ne peut être considéré comme un problème mais plutôt comme une richesse. Ce qui est problématique, en revanche, c’est la violence. La violence née de conflits mal maîtrisés mais aussi de conflits refusés.

J’aime utiliser l’illustration suivante [3]: j’arrive sur une place et y aperçois deux amis qui discutent. Premier cas de figure, les voyant occupés, je décide de ne pas les déranger et je passe au large. Au risque qu’ils s’en rendent compte et croient que je les boude. J’aurais aimé leur parler mais je ne l’ai pas fait: je suis dans « l’impuissance ». Deuxième cas de figure, je me mêle à leur compagnie, à grands coups de mains dans le dos, de blagues et d’embrassades. Problème: ils étaient effectivement en train de discuter d’une affaire sérieuse et je les dérange. Je risque fort qu’ils m’envoient promener. Je suis alors dans la « toute-puissance ». Dans un cas comme dans l’autre, j’ai fait les choses de façon solitaire, sans demander leur avis, sans contact avec mes deux amis. Entre ces deux voies extrêmes, une troisième, chemin étroit et souvent difficile, le chemin de la puissance, par exemple en s’approchant et en faisant un petit signe de la main pour obtenir l’assentiment de me joindre à eux. On parle en gestalt-thérapie de « saine agressivité ». Car je dérange le monde, mais de façon ajustée. Et je prends le risque du conflit: que mon besoin de leur parler ne corresponde pas au leur à cet instant et qu’ils me demandent de les laisser.

Conflit bénin, me direz-vous. Oui, si l’on rationalise; car la plupart des conflits peuvent être considérés comme tels: refus dans le domaine professionnel comme sentimental; désaccords et divergences d’opinion, reproches ou absence de réponse, tant et tant de situations qui ne sont « pas si graves que ça » et qui pourtant, pour certaines d’entre elles, nous affectent.

Parce que ces situations nous affectent alors nous évitons le conflit et nous plaçons dans l’impuissance; ou bien, décidant de les ignorer purement et simplement, pour de multiples raisons qu’il serait fastidieux de tenter d’énumérer ici, nous risquons de nous placer dans la toute-puissance. Avec, dans les deux cas, le risque de la violence. Violence en réaction de l’environnement ou bien notre propre violence, vis-à-vis des autres ou vis-à-vis de nous-mêmes. Violence bénigne, le plus souvent elle aussi, mais violence tout de même et peut-être violence fantasmée: parce que nous avons, dans le passé, vécu des situations douloureuses, alors le spectre de la répétition peut nous faire craindre la situation présente, à tort ou à raison.

Donnons un exemple: un enfant avec une mère dépressive envahie d’angoisse. Il comprend qu’il ne peut pas la solliciter et refrène son élan vers elle, vivant au passage une violence d’abandon. Il s’ajuste en se faisant discret et en jouant dans son coin. Plus tard, par automatisme, faute d’une conscience suffisante que les situations qu’il a vécues dans le passé ne sont pas les mêmes que celles qu’il vit aujourd’hui, il peut manquer d’élan vers l’extérieur et, à nouveau, rester dans son coin. On parle en gestalt-thérapie d’ajustement conservateur: il fait comme il a l’habitude de faire parce que, dans le passé, se manifester provoquait le rejet, il craint aujourd’hui pareille conséquence à d’éventuelles initiatives de sa part.

Il est certain que, dans la vie privée ou la vie professionnelle, nous pouvons subir de la violence: rejet, abandon, culpabilisation, humiliation, voire agression. Cependant notre histoire nous la fait parfois craindre là où le danger, soit n’est pas réel, soit est exagéré.

Un premier travail, fondamental, consiste donc à apaiser nos peurs du conflits, à détecter nos points de sensibilité qui déforment nos perceptions des situations et peuvent nous empêcher d’exprimer nos besoins. Dans un second temps, nous prendrons conscience de notre propre violence, vis-à-vis du monde ou vis-à-vis de nous-mêmes. Un chemin pour oser le conflit, oser l’expression de nos besoins, à la fois pour activer une véritable intelligence collective dans les groupes, mais aussi pour déminer la violence: car le conflit non assumé et évité est comme une énergie sismique accumulée qui, tôt ou tard, provoque des tremblements de terre.

Voir la formation: Oser le conflit

[1] L’ouvrage existe maintenant sous un autre titre (moins percutant à mon goût):Violences dans la république, l’urgence d’une réconciliation, éditions La Découverte.
[2] Les anciens cités notamment par Schopenhauer dans son réjouissant:
L’art d’avoir toujours raison. Où le philosophe défend l’idée qu’il importe que chacun apprenne cet art d’avoir toujours raison, y compris en usant de mauvaise foi, car c’est finalement l’intérêt commun.
[3] Voir aussi mon ouvrage: 
Se nourrir de l’incertitude pour entreprendre.